« Pour ma part, je sais que ça va être la seule fois de ma vie que je pourrais dire de la merde, donc j’en profite » (sic).

Rassurez-vous, mesdames et messieurs, ce n’est pas la CFE-CGC qui vous parle ainsi, mais un candidat qui s’adresse au correcteur dans sa copie de philosophie au baccalauréat en juin 2021. Se serait-il permis de le faire si, pour la première fois dans l’histoire de l’école de la République, le ministre de l’éducation ne s’était pas à son tour permis, plusieurs semaines avant l’épreuve, de déclarer à qui voulait l’entendre que la note obtenue ne compterait pas si elle était inférieure à celle de l’année ? La réponse ne fait hélas aucun doute. Quand bien même une telle mesure eût paru justifiée au regard de ces circonstances particulières, était-il convenable de l’annoncer ainsi à l’avance dans les médias, alors que le décret destiné à la rendre « légale » ne fut publié au Journal officiel que le 10 juin, c’est-à-dire sept jours seulement avant l’épreuve, de manière à rendre tout recours impossible ? Etait-il décent de vous rendre sur les plateaux de télévision pour vous flatter d’être « allé plus loin » que ce qui vous était demandé, Monsieur le ministre, à savoir la simple annulation de l’épreuve ? Fallait-il humilier les professeurs de philosophie à ce point dans le seul but d’espérer donner à cette session du baccalauréat l’apparence d’une session normale ? Etait-il enfin nécessaire de déployer autant d’efforts pour obtenir un taux de réussite si faramineux qu’il est devenu la risée de la population ?

En vous en prenant au baccalauréat dès votre entrée en fonction, vous avez ouvert la boîte de Pandore et vous avez pris un risque considérable, celui d’ôter définitivement toute crédibilité à un diplôme désormais délivré à plus de 95 % des candidats au point qu’on se demande pourquoi le refuser encore aux 5 % restants, car le niveau parfois dramatique d’une partie des élèves qui l’obtiennent n’est pas si différent de celui des candidats à qui on le refuse. Quant à la façon dont ce taux est obtenu, elle est parfois si honteuse qu’on ne peut plus la passer sous silence, comme ces consignes envoyées par un inspecteur de lettres fixant a priori aux correcteurs la moyenne qu’ils doivent atteindre quelques jours seulement après le début des corrections ! Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment ce qui aurait soulevé l’indignation de tous voici quelques années est devenu aussi normal, si banal que même ceux qui s’en offusquent ont fini par se résigner ? Mais peu importe au fond ce taux de réussite qu’on dit parfois « soviétique », le vrai problème, ce n’est pas la dissimulation de la désinstruction, c’est la désinstruction elle-même. L’immense majorité des professeurs la constatent et la déplorent ; les mesures pour y remédier sont connues et évidentes ; mais, comme vos prédécesseurs, vous persistez à ne pas traiter le mal et prenez même un malin plaisir à l’aggraver.

Car c’est bien l’aggraver, et de manière irréversible, que de procéder comme vous le faites avec le renforcement du contrôle continu, non à de simples ajustements mais à la dénaturation de la relation pédagogique, favorisant ainsi la commission du délit d’entrave à l’enseignement dont nous avons hâte que la loi qui l’établit soit promulguée.

En effet, devant les difficultés liées à la mise en œuvre des évaluations communes, dont nous avions déjà dit qu’elles étaient une usine à gaz transformant l’année scolaire en bachotage permanent au nom de la lutte contre le bachotage, vous aviez deux possibilités : le retour au bon sens éducatif et à un examen constitué uniquement par des épreuves terminales, ou bien la fuite en avant dans la destruction de ce qui faisait encore tenir à peu près debout une institution si réformée qu’elle ne sait plus ni où elle va ni qui elle est.

Ce n’est pas par idéologie ni par conservatisme borné que dès 2018, nous nous étions opposés à la prise en compte des bulletins scolaires à hauteur de 10% dans la note finale permettant d’obtenir le baccalauréat, mais c’est parce que nous savions que cela engendrerait une pression insupportable sur les professeurs, encouragerait la « surnotation », ce que chacun est à même de constater à condition évidemment de ne pas vivre dans un monde parallèle mais de fréquenter le terrain. Cette pression, tous les professeurs concernés se plaignent de la subir de manière accrue depuis deux ans. Et ils doivent en outre y faire face seuls car l’institution qui devrait les en protéger s’en fait au contraire le relais, au prix parfois des plus graves dérapages, comme le montre une scandaleuse affaire récemment relatée par la presse où le travail consciencieux et rigoureux d’un professeur a été foulé aux pieds par un chef d’établissement, par un inspecteur général et même par un recteur, chacun prenant ses aises avec la déontologie quand ce n’était pas avec la loi elle-même !

Cette disposition était d’autant plus inutile que la prise en compte du travail fourni par l’élève pendant l’année s’effectuait déjà auparavant par la consultation des livrets au moment des délibérations, que ce soit pour accorder une mention ou pour modifier à la hausse telle note. Ce fonctionnement était parfaitement sain. Il n’y avait aucune raison de le remettre en cause, excepté pour ceux qui sont obsédés par le désir de « simplification » du bac ou pour ceux qui font une fixation purement idéologique sur un fumeux « contrôle continu », qui est la porte ouverte à toutes les dérives comme nos collègues du lycée professionnel le constatent et le dénoncent en vain depuis des années.

Si nous approuvons la suppression des évaluations communes, dont vous avez cependant mis deux ans à admettre qu’elles désorganisaient l’année scolaire au détriment des apprentissages, nous sommes stupéfaits par votre annonce concernant le « contrôle continu ». Comment pouvez-vous vous renier vous-même à ce point ? Vous n’avez cessé de défendre votre réforme en mettant en avant la persistance d’épreuves terminales anonymes et en nous expliquant que le contrôle continu lui-même était pour la plus grande part soumis au principe de l’anonymat également, en insistant bien sur le fait que le poids des notes figurant sur les bulletins scolaires ne représentait que 10% de la note finale afin de prendre en compte la régularité du travail des élèves. (cf. la note de présentation de l’arrêté du 16 juillet et le verbatim de la séance du mois d’avril 2018).

Non seulement vous vous reniez, mais vous profitez des circonstances exceptionnelles qui, en 2020 et en 2021, ont conduit à délivrer le baccalauréat en totalité ou en grande partie sur le seul fondement des bulletins scolaires, pour faire voler en éclat cet équilibre que vous avez naguère défendu contre toutes les objections. Pire : vous vous servez de ces exceptions pour redéfinir la règle, ce qui est juridiquement inouï !

Monsieur le ministre, tout ce qui est légal n’est pas forcément légitime. Vous avez certes le pouvoir de modifier à votre guise la partie réglementaire du Code de l’éducation mais vous n’en avez pas le droit ! Vous n’avez pas le droit de prendre une mesure qui transforme à ce point le système éducatif sans que les Français ou leurs représentants ne vous en donne le mandat à l’issue d’un débat éclairé ! Vous n’avez moralement pas le droit de placer les professeurs concernés dans la situation perverse d’accorder ou de refuser à leurs élèves de l’année en cours une partie de l’examen auxquels ils sont censés les préparer ! Autant confier au sélectionneur lui-même l’arbitrage de la première mi-temps du match de sa propre équipe !

Mais plus que le baccalauréat, c’est le métier lui-même que vous vous apprêtez à transformer. Tous les professeurs concernés par cette mesure vont en effet, dès la rentrée 2021, se retrouver en face d’élèves qu’ils ne pourront plus noter en vue de les faire progresser comme ils le faisaient jusqu’à présent. Chacun aura tendance à noter plus généreusement ses élèves pour ne pas les pénaliser en se disant que le 12 que mérite leur travail pourrait valoir 18 dans tel autre établissement aux conditions plus difficiles. Le risque n’est donc pas seulement de priver l’examen de toute valeur nationale, mais il est surtout de ne plus pouvoir accorder aux notes elles-mêmes la moindre valeur, dont la suppression est sans doute la prochaine étape au profit de gommettes de couleur ou je ne sais quelle ânerie de ce genre. Ajoutons pour terminer que rien ne permet non plus actuellement de comparer les notes mises pendant l’année par un professeur à celles mises par un autre, y compris au sein du même établissement, sauf à leur imposer une progression commune, des exercices semblables et une harmonisation que certaines organisations appellent de leur vœu en qualifiant cela de « travail en équipe » ! Par quoi cette mesure insensée ne porte donc pas seulement atteinte à l’égalité entre les élèves, mais aussi et d’abord la liberté pédagogique de chaque enseignant qui va se trouver entravée, surveillée, contestée. Et cela est inacceptable !

Nous voterons donc contre ce texte qui n’est guère amendable en sachant que vous n’en tiendrez une fois de plus aucun compte, et nous nous attendons au pire dans les établissements où ils seront appliqués, ce dont nous ne manquerons pas alors de vous demander des comptes.

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