AD/CFE-CGC, pour reconstruire l'école et défendre tous ceux qui la font vivre

Le pari de l'intelligence

Il est temps de revenir à la finalité première de l’École : non pas promettre la réussite à tous, mais donner à chacun les moyens de s’instruire. Pour sa première déclaration au CSE, Action & Démocratie/CFE-CGC défend avec force l’exigence, la liberté pédagogique et la confiance dans les professeurs : c’est cela, faire le pari de l’intelligence.

Dans la salle, les réactions furent pour le moins contrastées. Certains parurent stupéfaits, voire outrés, d’entendre prononcer le mot même d’« instruction » ; d’autres vinrent en catimini nous remercier, à l’issue de la séance, d’avoir enfin tenu un discours qu’ils n’avaient plus entendu depuis longtemps. Le contraste en disait déjà beaucoup sur l’état de l’École et sur l’ampleur de la tâche à accomplir pour la reconstruire. Cette déclaration connut pourtant une autre vie : des collègues l’affichèrent dans plusieurs salles des professeurs, heureux de voir enfin exprimé publiquement ce qu’ils pensaient depuis longtemps.

AD / Conseil supérieur de l'éducation /29 juin 2017 / Déclaration

Monsieur le Ministre,  Mesdames et Messieurs les membres du Conseil supérieur de l’éducation, chers collègues,

Il y a, qu’on le veuille ou non, une nature des choses.

La loi du 8 juillet 2013, disant de l’école qu’elle est un « service public » destiné à « garantir la réussite de tous », est aussi vaine que celle qui prétendrait que deux et deux font cinq. Celui sous les auspices duquel se déroulent nos travaux, Condorcet, ne l’eût certainement pas approuvée. 

Non, l’instruction n’est pas et ne peut pas être un « service » rendu à des usagers dont la satisfaction ou l’insatisfaction serait, de l’institution, le critère de mesure ! Elle est un devoir ; celui de la société envers ses membres, et de l’Etat envers les citoyens ; celui de procurer à tous, comme le dit précisément Condorcet, « les moyens d’acquérir les connaissances auxquelles la force de leur intelligence et le temps qu’ils peuvent employer à s’instruire leur permettent d’atteindre » afin qu’à l’aide de ses propres lumières, nul ne soit dorénavant contraint de dépendre d’un autre pour pouvoir jouir de ses droits. L’instruction est donc au fondement de l’égalité, si bien que tout recul en la matière favorise les inégalités. 

Non, l’école n’est pas non plus au service de « la réussite de tous », pour la simple raison que la réussite, n’étant pas une fin, ne peut être un droit. Elle n’est pas une fin car, une illustre devise nous le rappelle, « point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer », et l’on rougirait d’instruire un élève par la promesse d’une réussite comme on dresse un chien à faire le beau par l’appât d’un morceau de sucre ! Réussir n’est pas davantage un droit, sauf à considérer que le travail scolaire, qui en est la seule cause efficiente, ne soit qu’un fastidieux et inutile détour dont de plus courts chemins pourraient nous dispenser, pourvu que nous puissions payer, par exemple, ou que nous nous contentions de réclamer la réussite à coups de pétitions, ce qui est en train d’arriver, et qui devrait inquiéter ! 

Vous mettez, Monsieur le Ministre, la confiance en exergue de votre action. Fort bien. Mais peut-on encore se fier à une institution qui semble avoir perdu ses propres repères, ou qui n’ose plus les affirmer ni les défendre ? Qui pourrait se fier à une institution qui donne avec obstination l’impression de tourner le dos à ses propres principes, et qui emploie ses ressources à inverser les places respectives de tous, ainsi qu’à détruire auprès des professeurs la foi en leur mission, qu’on cherche à réduire à la mise en œuvre mécanique de procédés conçus à leur intention par on ne sait quels experts autoproclamés ou autres tuteurs patentés ? Comment, en effet, des professeurs, dont la tâche essentielle est de cultiver l’intelligence des élèves qui leur  sont  confiés,  pourraient-ils  encore  se  fier  à  une  institution  qui,  par  ses règlements et ses pratiques, est parfois la première à la leur contester ou à y faire obstacle ? Comment des professeurs, qu’on prive d’années en années, de réformes en réformes, des moyens naturels d’exercer leur magistère avec autorité et confiance, pourraient-ils à leur tour se fier à une institution qui ne cesse de les accabler d’instructions mal inspirées, et d’entraves toujours plus nombreuses à l’exercice de leur liberté et de leur autorité pédagogique ? 

Nous  allons  examiner  aujourd’hui  un  projet  d’arrêté  fixant  le  programme d’enseignement de l’informatique qui fournit la parfaite illustration de cette dérive. En effet, sous couvert de décrire un programme d’enseignement, lequel devrait tenir en une simple page annonçant par avance ce qui doit être enseigné, comme le mot programme veut dire, se devant de laisser à l’expertise pédagogique et à la compétence disciplinaire du professeur le soin d’employer les meilleurs moyens pour en instruire ses élèves, voici un texte surchargé comportant plus d’une dizaine de pages, qui plus est rédigé dans une langue des plus approximatives, et dont le principal objet est de contraindre le professeur à mettre en œuvre telle pédagogie spécifique, ou le forcer à adopter telles opinions particulières relatives au numérique et à ses conséquences au sein de la société dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles seraient à discuter. 

Ceci est révélateur d’un état de l’institution scolaire dont il n’est pas exagéré de dire qu’il s’est fort éloigné et fortement exonéré des principes clairs et rigoureux qui fondent  celle-ci,  et  dont  Condorcet  et  d’autres  nous  ont  laissés  d’excellentes formulations.  Il  n’est  pas  acceptable  que  les  principes  élémentaires  de  toute instruction et de toute éducation dignes de ces noms soient systématiquement contredits par des directives qui transforment insidieusement en obligations de service ce qui détruit l’autorité même des professeurs, laquelle repose sur leur responsabilité intellectuelle, attestée par un haut niveau de formation disciplinaire qu’il  faut  non  seulement  préserver,  mais  surtout  respecter  et  correctement employer. Il est temps de revenir à l’exigence républicaine, simple et ô combien ambitieuse, d’instruire tous les élèves, au lieu de les bercer d’illusion en leur faisant miroiter, tout au long de leur scolarité, la promesse démagogique d’une réussite qui leur serait due. L’augmentation constante du nombre de bacheliers paraît sans doute  beaucoup  plus  flatteuse  auprès  de  l’opinion  que  celle,  hélas  non  moins constante,  du  nombre  de  chômeurs ;  ce  n’est  pourtant  qu’une  apparence. N’importe quel professeur, n’importe quel observateur un tant soit peu honnête, et probablement aussi n’importe quel employeur, constate que les élèves qui sortent de l’école aujourd’hui, même quand ils ont « réussi » et ont obtenu une qualification sur le papier, ne sont pas hélas aussi instruits que leur diplôme ne le laisse penser ! Aussi, pour gagner la confiance, faut-il commencer par abandonner la langue de bois  et  dire  les  choses  clairement !  Va-t-on  encore  longtemps  se  féliciter d’introduire bruyamment de la philosophie en maternelle alors qu’on est contraint d’enseigner l’accord du participe passé dans les écoles d’ingénieurs ? Va-t-on encore longtemps reléguer les enseignements disciplinaires, qui sont seuls formateurs, tant l’authentique  formation  n’a  rien  à  voir  avec  la  simple  information,  au  profit d’improbables et coûteux dispositifs qui ont souvent pour seule vertu de se dire innovants et de faire parler d’eux, ce dont l’institution fait elle-même bien trop grand cas alors que, sur le terrain et dans les faits, nul ne les prend vraiment au sérieux  à  l’exception  de  ceux  qui  les  ont  conçus ?  Va-t-on  encore  longtemps distraire les professeurs de leur tâche essentielle, qui est d’instruire, en les accablant à la faveur des lubies de tel ou tel, de tâches périphériques dont l’efficacité est plus que douteuse ? Enfin, va-t-on encore longtemps accepter de soumettre le contenu des politiques éducatives, ne serait-ce que par la formulation qu’on leur donne, aux opinions confuses de ceux qui parlent d’autant plus facilement de l’école qu’ils ne la font pas, l’ayant quittée eux-mêmes déjà depuis un certain temps ? 

Tout professeur qui se respecte est innovant, bien entendu. La pédagogie est l’art de s’adapter, et par conséquent d’inventer, à chaque instant. Mais justement parce qu’il se respecte, il refuse que sa vertu lui soit présentée comme un devoir, et parfois comme une caricature. En même temps, tout professeur qui se respecte est forcément conservateur, car c’est l’essence même de l’éducation.  

Nous ne nous résignons pas au lent délitement de l’instruction publique, dont tous perçoivent peu ou prou les signes, et dont chacun sait, au fond de lui, que les remèdes ne dépendent ni du secours d’études scientifiques, ni du recours à de supposées nouvelles pratiques, comme si la nature humaine avait changé sous l’effet des transformations de nos modes de vie, mais qu’ils reposent d’abord et avant tout sur le simple bon sens et sur la confiance, oui, comme vous le dites, Monsieur le Ministre, à commencer par celle que l’institution doit naturellement accorder à ses professeurs, qu’elle doit enfin laisser travailler en se bornant à leur assurer des conditions convenables pour ce faire, et qu’il est également temps, à tout point de vue, de mieux traiter ! 

La confiance se donne, toute, sans preuve et même contre les preuves. C’est un pari. Nous faisons le pari de l’intelligence. Nous souhaitons que vous nous aidiez à remettre l’école sur ses pieds. Nous disons clairement que la discipline, dans tous les sens de ce mot, est l’alpha et l’oméga de l’instruction publique, et que sa préservation, ou son rétablissement, constitue la pierre de touche de toute politique éducative digne de ce nom. Nous faisons à notre tour confiance à tous les acteurs de  l’éducation  pour  que,  abandonnant  les  postures  qui  n’engendrent  que  des absurdités, nous joignons tous nos efforts afin que l’institution redevienne le cadre indispensable  qui  soutient  le  difficile  travail  des  professeurs,  et  que  ceux  qui l’administrent soient, avec plus de rigueur et d’humilité, vraiment à leurs côtés, au service de la culture et du développement de toutes les vertus humaines auxquelles les  professeurs,  quel  que  soit  leur  champ  d’intervention  et  la  discipline  qu’ils enseignent, ont quant à eux voué leur vie. 

Actus

Cyberattaques à l’Éducation nationale : AD interpelle le ministre

Après plusieurs cyberattaques depuis le début de l’année, la publication en août d’une partie des données dérobées en juillet suscite de légitimes inquiétudes. Or des personnels chargés de la sécurité informatique nous rapportent avoir alerté leur hiérarchie sur des vulnérabilités, demandé l’application des règles de sécurité ou sollicité des audits, sans toujours être entendus. Action & Démocratie/CFE-CGC interpelle le ministre sur ces alertes autant que sur la protection des personnels et la sécurité des systèmes d’information.

Lire la suite »

Canicule : agir pour faire respecter et évoluer le droit

Alors que plusieurs départements sont placés en vigilance orange canicule et que les températures atteignent parfois 40 °C à l’ombre, de nombreux personnels travaillent dans des locaux où le thermomètre dépasse les 50 °C. Depuis 2025, l’administration est pourtant soumise à de nouvelles obligations réglementaires. Quels sont vos droits ? Que doit faire votre employeur ? Action & Démocratie fait le point et lance un recensement national des situations les plus préoccupantes.

Lire la suite »

Jean-Pascal Vernet : l’État condamné à verser 10 000 € pour sa « responsabilité sans faute » dans le suicide du professeur

Le tribunal administratif de Marseille vient de reconnaître la responsabilité de l’État dans le suicide de Jean-Pascal Vernet, professeur des écoles exerçant dans les Alpes de Haute-Provence qui avait reçu par erreur en mai 2019 un courrier l’informant de sa mise en examen et de sa suspension. Mais cette responsabilité est reconnue… sans faute de l’administration. Une décision qui soulève des questions graves sur les méthodes administratives, la protection des personnels et la manière dont l’institution traite désormais ses propres agents.

Lire la suite »

Souffrance psychique : le symptôme de conditions de travail devenues pathogènes

La souffrance psychique, loin d’être une faiblesse, est d’abord la manifestation d’un refus de s’adapter à des conditions de travail devenues pathogènes. Auditionné le 1er avril 2026 au Sénat dans le cadre d’une mission d’information sur l’épuisement professionnel, Action & Démocratie a mis en lumière les causes du mal-être dans l’Éducation nationale : perte de sens, injonctions contradictoires, absence de soutien et défaillance de l’État employeur.

Lire la suite »

Dialogue social au ministère : une audience utile et exigeante

Le 29 janvier 2026, Action & Démocratie/CFE-CGC a été reçu au cabinet pour porter la voix du bon sens et de la majorité silencieuse. Suspensions abusives, autorité, usure professionnelle, congés maladie, personnels de direction, contractuels, inclusion scolaire, représentativité… Dans un cadre marqué par une écoute attentive et un dialogue de qualité, nous avons confronté les réalités du terrain aux positions de l’administration, sans détour ni postures idéologiques. Retrouvez le compte rendu intégral de cette audience et nos positions sur les sujets qui vous concernent.

Lire la suite »

Téléphone portable au lycée : pourquoi Action & Démocratie soutient une interdiction inscrite dans la loi

Lors d’une table ronde organisée par la rapporteure de la proposition de loi sur la protection des mineurs face aux réseaux sociaux, Action & Démocratie a fait entendre la voix du terrain sur l’interdiction du téléphone portable au lycée. Enjeux éducatifs et de santé, usages pédagogiques, responsabilité des personnels, information des parents : voici notre analyse et nos propositions.

Lire la suite »

Entre affichage, postures et réalité : retour sur le CSE du 15 janvier

Contrairement à certaines communications triomphalistes, aucun syndicat n’a « obtenu » la suppression ou l’abrogation des groupes de besoins au collège. Le décret en maintient le principe et les inscrit même dans le code de l’éducation, tandis que l’arrêté supprime toute garantie de moyens supplémentaires et entérine la limitation à 25 heures hebdomadaires des enseignements communs obligatoires en classe de sixième. Nous revenons en détail sur cette séance pour informer les personnels que nous représentons des positions que nous avons défendues et des enjeux réels de débats complexes et parfois tendus.

Lire la suite »

Téléphone portable au lycée : le CSE vote contre le bon sens

Réuni en séance extraordinaire le 7 janvier 2026, le Conseil supérieur de l’éducation a massivement rejeté l’extension au lycée de l’interdiction du téléphone portable. Seul Action & Démocratie / CFE-CGC a voté en faveur de cette mesure de bon sens, tout en déplorant un débat largement biaisé et idéologisé, mené dans des conditions contestables, et surtout en profond décalage avec la réalité vécue par les personnels sur le terrain et leurs attentes.

Lire la suite »